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Elles se font face, Ufuk et Bahar, et tirent de leur instrument magique d'incomparables sonorités On ne sait qui est qui, Ufuk ou Bahar, Bahar ou Ufuk et cela n'a absolument aucune espèce d'importance. En dehors de leur talent, de leur virtuosité, elles ont une indéniable présence physique. L'une est souriante, plutôt décontractée, elle joue pour son plaisir. L'autre est d'une nervosité rare et inflige à son clavier bourrades et tortures en tous genres, mais le clavier n'en a cure. Plus il est martyrisé, malmené, agressé, plus la musique qu'il exhale est magnifique. Longue, svelte, sans cesse en mouvement, la pianiste se donne tout entière à son art, avec une fougue et un sérieux souvent impressionnants. Comme est impressionnante la longue silhouette grise qui alternativement plie et se redresse au-dessus du clavier.

Une virtuosité commune pour trois compositeurs. Bouleversons un peu l'ordre chronologique du programme pour mieux démontrer le talent multiforme des deux sœurs Dördüncü. L'étude pour deux pianos de Franck Martin, compositeur suisse déchiré entre sa culture allemande et son attirance pour l'esthétique française, permet à Ufuk et Bahar d'exprimer avec tact et virtuosité cette dualité. Ravel ensuite, à la fois Suisse et Basque, une nature musicale très éprise de nouveauté et souvent, en son temps qualifiée de «révolutionnaire», son humour et sa poésie restant longtemps incompris du public. « La Valse » interprétée par les deux pianistes est un véritable poème chorégraphique que Ravel mit plus de 20 ans à réaliser. Ufuk et Bahar expriment parfaitement le lyrisme et l'imagination, la limpidité et la perfection de l'écriture d'un compositeur dit «classique » aujourd'hui.Mais c'est avec Stravinsky qu'elles touchent au sommet de leur art.

Elles ressemblent pyschologiquement à leur maître, ces deux jeunes Turques qui demain joueront à Varsovie et à New-York .Elles ont la flamme de l'ami de Diaghilev (l'oiseau de feu) et elles peuvent à elles deux magnifier, si besoin était le "Sacre du Printemps". Et Stravinsky, dans sa retraite vaudoise, se lia d'amitié avec le poète suisse Ramuz, puis ses sources devinrent « occientales ». Il fut français puis américain, ni la polyphonie de son art ni sa complexité harmonique, ni ses rythmes syncopés ne sont d'origine russe,(Schoelzer). Restent sa « sauvagerie » (Debussy) et son primitivisme.

De ces compositeurs souvent déchirés entre d'intimes et contradictoires pulsions, les deux pianistes traduisent admirablement les tendances aspirations non pas opposées mais complémentaires, nées de la culture, des origines et des exils plus ou moins volontaires.

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